Après une traversée depuis Hobart et deux mois de mission en Antarctique, le voilier océanographique Persévérance a accosté à Nouméa le 4 mai dernier. Cette escale calédonienne met en lumière un projet scientifique et humain hors norme porté par l’explorateur Jean-Louis Étienne : comprendre le rôle crucial de l’océan Austral dans l’équilibre climatique mondial. Un projet hors-norme conduit par une personnalité hors-norme.
Un voilier conçu pour les mers extrêmes
Long de 42 mètres et construit en aluminium, Persévérance n’est pas un voilier ordinaire. Cette imposante goélette polaire a été pensée pour affronter les mers les plus hostiles du globe, notamment les célèbres « quarantièmes rugissants » et « cinquantièmes hurlants » qui entourent l’Antarctique.
Premier homme à atteindre le pôle Nord en solitaire en 1986, Jean-Louis Étienne a fait financer lui-même, avec sa femme Elsa Pény Étienne, ce navire construit au Vietnam par le chantier local Piriou. Montant : 7 millions d’euros. Mis à l’eau en 2023 et baptisé à Marseille, le navire est capable d’accueillir sept membres d’équipage ainsi que douze passagers dans huit cabines. Avec une vitesse de croisière d’environ dix nœuds, Persévérance se distingue surtout par sa vocation hybride : à la fois voilier d’expédition scientifique et futur navire ravitailleur du projet Polar POD.
Le bateau est équipé pour effectuer des mesures permanentes de paramètres physiques et chimiques de l’océan. Température de l’eau, échanges de CO?, données atmosphériques ou encore état de la biodiversité marine : chaque traversée devient une mission scientifique.
Pensé dans une logique d’exploration durable, Persévérance est déjà considéré comme l’un des symboles de la nouvelle génération de voiliers océanographiques écologiques, privilégiant la propulsion vélique et une empreinte carbone réduite.
Polar POD : une station scientifique dérivante unique au monde
Le véritable cœur du projet imaginé par Jean-Louis Étienne se nomme Polar POD. Il s’agit d’une station océanographique verticale révolutionnaire destinée à dériver durant plusieurs années dans le courant circumpolaire antarctique.
Contrairement à un navire classique, Polar POD ne possédera quasiment pas de propulsion. Haut de cent mètres, dont environ 75 à 80 mètres immergés, il sera stabilisé par un lest de 150 tonnes. Cette architecture exceptionnelle doit permettre d’obtenir une stabilité inégalée dans l’une des mers les plus violentes du monde.
Alimenté par des éoliennes et manœuvrable par des voiles, le Polar POD fonctionnera sans émission directe de carbone. Sa mission : étudier en continu l’océan Austral, considéré comme l’un des grands régulateurs climatiques de la planète.
Car cet océan reste paradoxalement l’un des moins étudiés au monde alors qu’il absorbe près de 40 % du CO2 capté par l’ensemble des océans. Ses courants influencent directement le climat terrestre et jouent un rôle fondamental dans la circulation thermique mondiale.
De 2026 à 2029, Persévérance doit participer à une vaste campagne scientifique entre la mer de Ross et la mer Dumont-d’Urville afin de mieux comprendre les mécanismes de régulation climatique, l’évolution de la biodiversité marine ou encore la dispersion des microplastiques et polluants chimiques.
Le programme est coordonné par plusieurs institutions majeures parmi lesquelles l’IFREMER, le CNRS et le CNES, avec la participation de 43 institutions issues de douze pays.
Jean-Louis Étienne, médecin devenu explorateur légendaire
Derrière Persévérance et Polar POD se trouve une personnalité majeure de l’exploration contemporaine : Jean-Louis Étienne.
Rien ne prédestinait pourtant ce fils d’artisan tarnais à devenir l’un des plus grands explorateurs polaires français. D’abord formé comme tourneur-fraiseur, il reprend des études de médecine avant de se spécialiser en chirurgie, nutrition et biologie du sport.
Très vite, l’appel du large et des grands espaces l’emporte. Il embarque sur le Bel Espoir du Père Jaouen, puis navigue avec Alain Colas avant de rejoindre en 1977 le mythique Pen Duick VI d’Éric Tabarly pour la course autour du monde.
Après plusieurs expéditions en Himalaya, au Groenland ou en Patagonie, il entre définitivement dans l’histoire en 1986 : le 14 mai, il devient le premier homme à atteindre seul le pôle Nord, après 63 jours de progression en autonomie totale, tirant lui-même son traîneau.
Trois ans plus tard, il participe à la mythique expédition Transantarctica avec l’Américain Will Steger. Pendant sept mois, l’équipe traverse l’Antarctique en traîneaux à chiens sur plus de 6 000 kilomètres.
Depuis, Jean-Louis Étienne n’a cessé de mêler exploration, pédagogie et défense de l’environnement. Il mène des missions scientifiques au Spitzberg, en Antarctique ou sur l’atoll de Clipperton, puis réussit en 2010 la première traversée de l’océan Arctique en ballon rozière.
Persévérance, trait d’union entre science et grand public
Le Persévérance joue aujourd’hui un rôle central dans cette aventure scientifique. Au-delà de sa mission logistique auprès du Polar POD, le voilier a aussi vocation à sensibiliser le grand public aux enjeux climatiques et à la fragilité des écosystèmes polaires.
Le bateau effectue déjà des croisières d’expédition permettant à des passagers de découvrir les régions australes tout en participant à une aventure scientifique.
À travers Persévérance et Polar POD, Jean-Louis Étienne poursuit finalement la même ambition depuis près de quarante ans : explorer pour comprendre, comprendre pour transmettre.
Son objectif dépasse désormais la seule aventure humaine. Il s’agit de documenter l’un des principaux régulateurs du climat terrestre au moment même où les bouleversements climatiques accélèrent partout sur la planète.
L’escale du Persévérance à Nouméa rappelle ainsi que les océans du Pacifique et de l’Antarctique sont intimement liés à l’avenir climatique mondial — et que certaines des réponses aux grands défis environnementaux de demain se jouent aujourd’hui dans les mers australes.




