Fallait-il supprimer l’éditorial de Charles Sapin parce que son arrivée à France Inter provoquait une fronde interne ? Après trois semaines de conflit et deux journées de grève, la direction de la radio publique a finalement renoncé à son éditorial politique dominical et lui a proposé un débat contradictoire. Le journaliste a refusé. Au-delà de son cas personnel, l’affaire pose une question essentielle : le service public peut-il garantir la diversité des opinions ?
Charles Sapin avait été recruté fin août pour tenir un éditorial politique hebdomadaire. Directeur adjoint de Valeurs actuelles, il incarnait précisément une sensibilité moins présente sur France Inter. Mais son arrivée a immédiatement déclenché une forte opposition interne. Les syndicats reprochaient notamment au magazine auquel il appartient ses condamnations judiciaires passées et estimaient que sa ligne était incompatible avec les missions du service public.
Deux éditoriaux auront finalement été diffusés. Après les mouvements de grève, la directrice de France Inter, Céline Pigalle, a proposé de remplacer la chronique par un débat avec un contradicteur. Charles Sapin a décliné et annoncé son départ de l’antenne.
Peut-on juger une chronique avant de l’avoir entendue ?
C’est là que se situe le cœur de la controverse. Les opposants à Charles Sapin ne lui reprochaient pas principalement des propos tenus dans ses deux éditoriaux, mais son appartenance à Valeurs actuelles et ce qu’elle représentait selon eux.
Le journaliste dénonce ainsi une « censure préventive » : selon son argument, il aurait été écarté non pour ce qu’il avait dit sur France Inter, mais pour ce qu’on supposait qu’il pourrait y défendre.
Ses opposants avancent une tout autre lecture. Ils considèrent que le problème ne concernait pas seulement Charles Sapin mais le choix, par le service public, d’un responsable d’un hebdomadaire plusieurs fois condamné, notamment pour injure publique à caractère raciste. Manuel Bompard (LFI) estime ainsi que l’affaire « n’a rien à voir avec le pluralisme » et qu’il existe d’autres éditorialistes de droite susceptibles de représenter cette sensibilité.
Le service public confronté à ses propres principes
La question dépasse donc largement le parcours d’un journaliste. Le pluralisme consiste-t-il seulement à permettre la confrontation des opinions déjà jugées acceptables par une rédaction, ou impose-t-il également d’accueillir des sensibilités qui dérangent une partie de celle-ci ?
Cette interrogation prend une dimension particulière pour un média de service public. Un rapport remis en mai à l’Arcom sur l’impartialité de l’audiovisuel public recommandait justement de faire entendre un « pluralisme effectif », notamment en recourant à des éditorialistes issus de différents courants d’opinion.
La commission d’enquête parlementaire sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public avait elle aussi placé les questions de neutralité, d’impartialité et de pluralisme au centre de ses travaux. La publication de son rapport, rédigé par Charles Alloncle (UDR), avait été approuvée en commission par 12 voix contre 10, avec 8 abstentions. Il était particulièrement sévère à l’encontre de l’audio-visuel public.
Une affaire désormais politique
La suppression de la chronique de Charles Sapin a aussitôt provoqué des réactions politiques opposées. Bruno Retailleau (LR) a dénoncé un « petit théâtre antifasciste » financé par les contribuables. Jordan Bardella (RN) y voit une « atteinte profonde au pluralisme ». À l’inverse, le député LFI Antoine Léaument s’est félicité d’une « victoire des salariés antifascistes ».
Radio France récuse pour sa part l’idée d’une victoire d’un camp sur l’autre. La direction assure que France Inter continuera à refléter « la diversité des sensibilités », notamment pendant la campagne présidentielle.
C’est précisément cet engagement qui sera désormais observé. L’affaire Sapin ne démontre pas, à elle seule, que le pluralisme a disparu de France Inter. Elle révèle en revanche une contradiction difficile à éluder : une radio publique qui affirme vouloir élargir la diversité des opinions a renoncé, sous la pression d’une partie de ses salariés, au format éditorial qu’elle avait elle-même confié à un journaliste choisi pour l’incarner. Le débat sur le pluralisme de l’audiovisuel public, loin d’être refermé, ne fait probablement que commencer.


